e glisser dans une robe parfumée. S'endormir dans un pyjama anti-stress. Aborder le dance-floor en rayonnant de lumière... Bienvenue dans l'ère du textile
intelligent. Demain, peut-être, nos vêtements nous soigneront, nous protégeront du froid ou du chaud, éloigneront les insectes. Mais l'habillement sera loin d'être le seul domaine concerné.
"Je vois du textile partout", telle pourrait être la chanson d'une reconversion en marche. Maison, transport, route, santé, agro-ressource, cosmétique, sport et loisir : naturelles ou
synthétiques, les fibres n'ont plus de limite. Adaptation à la concurrence asiatique oblige.
Le premier démantèlement des quotas par l'Union européenne, le 1er janvier 2005, n'a fait qu'accentuer le phénomène. "Dès les années 1990, le
marché textile était entré dans une ère nouvelle", analyse Xavier Flambard, directeur, à Roubaix, de l'Ecole nationale supérieure des arts et industries textiles (Ensait). "Nous avons
connu une large délocalisation de la production, vers le Maghreb d'abord, puis vers la Chine. Mais cela ne veut pas dire qu'il n'y a plus de textile en Europe. On en vend beaucoup plus dans le
monde qu'il y a trente ans. Et on a besoin de bien plus d'ingénieurs !" Pour concevoir des textiles de plus en plus techniques, donc à haute valeur ajoutée.
Deuxième producteur de textiles techniques après l'Allemagne, la France a su pister de nouveaux marchés. Dans le département du Nord, haut lieu de l'industrie
textile traditionnelle, les manufactures du XXIe siècle sont en train de prendre forme. A Lille notamment, où le pôle de compétitivité Up Tex fédère plus de 300 entreprises.
Trente-cinq de ses projets sont aujourd'hui labellisés, qui couvrent des secteurs aussi divers que l'habillement, la maison et l'habitat, les transports, la santé, l'alimentaire ou le
géotextile (le soubassement des routes). Son coeur sera le Centre européen des textiles innovants (CETI), qui verra le jour en 2011 entre Roubaix et Tourcoing.
"Avec son plateau technique unique en Europe, ce centre de recherche et de développement entrera dans les cinq premiers mondiaux, les autres étant en
Allemagne, aux Etats-Unis et au Japon", expose Stephan Vérin, qui pilote le projet sous la tutelle d'André Beirnaert, président pour la région Nord de l'Union des industries textiles
(UIT). Cette structure privée sera dirigée par des industriels, mais s'appuiera sur les universités et les écoles d'ingénieurs de Lille, Douai ou Gand (Belgique).
"Le gros de la crise passé, il n'y a paradoxalement jamais eu autant de débouchés qu'aujourd'hui", souligne M. Vérin. Avec un changement radical :
désormais, les technologies du textile se développent dans des industries non textiles, tandis que les technologies non textiles trouvent de nouveaux débouchés dans les entreprises textiles.
"Les emplois que nous allons créer au CETI concerneront aussi bien l'électronique que la biologie ou la géologie. Des chercheurs de tous les domaines seront associés",
poursuit-il. De plus en plus, les ingénieurs en textile collaboreront avec des professeurs de médecine, des architectes, des ingénieurs en aéronautique.
M. Vérin donne un exemple : celui de Cousin Biotech, à Werwicq, spécialisée dans les textiles implantables. "Cette entreprise utilise les compétences de
médecins et d'ingénieurs mais, au final, le produit est confectionné par les ouvrières sur des machines à coudre !" Sauf que ces ouvrières ne travaillent pas à l'usine, mais dans des
salles blanches, sous atmosphère hautement contrôlée... Une reconversion saisissante pour cette société passée maîtresse depuis des décennies dans l'art du retordage, du tressage et de la
transformation des fils, à laquelle un client demanda un jour de lui tresser des ligaments artificiels à base de polyester. Vingt ans plus tard, le groupe est parmi les leaders mondiaux des
textiles chirurgicaux. Au point d'avoir pris comme directeur... un médecin.
"En matière de santé, précise-t-on à l'Ensait, l'objectif est d'utiliser des fibres médicales biocompatibles en abaissant leur coût."
Le PLA, par exemple, un acide polylactique dont la pureté doit être impeccable. Lorsque les chercheurs auront trouvé le moyen de le fabriquer à moindres frais, il constituera un matériau idéal
pour le fil de suture ou la reconstruction osseuse. De même parviendra-t-on peut-être un jour à fabriquer de la peau artificielle... en tissant du collagène.
Autre domaine prometteur, les transports. L'Ensait, qui abrite le Gemtex, un laboratoire de 60 chercheurs en génie et matériau textile, a signé à cet effet, en
2006, une convention avec l'Institut catholique d'arts et métiers (ICAM) de Nantes. L'enjeu : développer la recherche de structures textiles à très haute résistance pour l'industrie
aéronautique, Airbus notamment. "Le passager ne sait pas toujours que si l'A380 se soulève, c'est grâce à ses ailes en textile", s'amuse M. Vérin. Avion, train ou voiture, tous les
constructeurs rêvent de voyager léger - raison pour laquelle Up Tex vient de conclure avec l'Etat un projet de 3,5 millions d'euros sur les composites. Des matériaux alliant des fibres et une
matrice, qui permettront de remplacer le métal et l'aluminium pour alléger les avions. Mais aussi de diminuer le poids des raquettes de tennis ou des monoplaces formule 1, grâce à la fibre de
carbone ou de verre.
De plus en plus, ingénieurs en électronique et en textile vont également s'associer. "A court terme, nous fabriquerons des interfaces hybrides, mélange
d'électronique classique et de textile, explique Vladan Koncar, professeur à l'Ensait. A plus long terme, nous créerons véritablement de l'électronique textile." De l'électricité sera
peut-être produite par les vêtements de millions d'individus à partir de l'énergie solaire, offrant une alternative à la production d'électricité centralisée. Des cellules photovoltaïques
flexibles intégrées aux habits permettront, par exemple, de recharger son téléphone... De nombreuses applications de ce type sont en développement, notamment au Japon et en Allemagne, pays
leaders car non inféodés au nucléaire.
Reste la part du rêve... et de l'inimaginable. "On estime à 70 % les applications des textiles techniques qui existeront dans dix ans sans être connues
aujourd'hui", juge M. Flambard. Leurs futurs usages seront loin d'être tous visibles, et nous ne saurons même pas que tant de fibres nous entourent. Mais nous aurons appris comment faire
des économies d'énergie dans nos maisons : en leur ajoutant, l'hiver, une peau textile.